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                                            Samedi 29 Septembre 2018

Très bien implanté localement et reconnu par les collectivités pour ses activités culturelles, l’Office Culturel de Cluny est accusé de dérives sectaires par d’anciens membres, et de non-respect du droit du travail, tandis que son fondateur est accusé d’agressions sexuelles.

Une enquête de Cécile de Kervasdoué

© Getty / Guido Mieth

Une galaxie d’associations installées dans des lieux culturels depuis des décennies un peu partout en France propose spectacles, expositions, formations artistiques pour adultes et pour enfants sans jamais se réclamer de leur maison-mère : l'Office Culturel de Cluny (OCC). Enquête sur un système opaque. 

 

Une communauté religieuse... 

En 1964, le comédien Olivier Fenoy crée une troupe de théâtre à Paris. Il l'appelle Office Culturel de Cluny en hommage à un café du quartier latin appelé Le Petit Cluny. Mais le nom évoque aussi l'abbaye bénédictine du même nom.

Cette référence religieuse n'est pas anodine puisque dès le départ, l'idée d'Olivier Fenoy, proche des milieux catholiques traditionalistes de l'époque, est de monter un organisme de création et de diffusion culturelle d'inspiration chrétienne. “L'Office culturel de Cluny peut s'inscrire dans ce que l'on appelait les communautés nouvelles, qui se sont développées à partir des années 60, en réaction à mai 68, explique l'historien Olivier Landron, professeur à l'Université Catholique d'Angers, auteur d'une thèse sur les Communautés Nouvelles. Certains évêques, ont alors pensé que par l'intermédiaire de l'OCC, l'Église catholique pouvait ‘évangéliser’ le monde des artistes.” 

 

… qui connaît un essor rapide 

En quelques années, l'Office Culturel de Cluny accumule les succès. Son fondateur Olivier Fenoy est décoré de l'ordre du Mérite, et devient conseiller au ministère du Temps libre (Tourisme, Jeunesse et Sports).  

Surtout, l'OCC parvient à “recruter” une centaine de jeunes chrétiens enthousiastes, souvent de jeunes bacheliers, qui rejoignent l'organisation car ils y voient la possibilité de faire le lien entre leur foi et l'art. 

Grâce à ses nouveaux jeunes membres, l'OCC diversifie alors ses activités. Autour de la troupe du Théâtre de l'Arc en Ciel, d'autres structures vont voir le jour et s'installer dans une dizaine de propriétés en France puis au Québec, au Chili, aux États-Unis, mais également en Algérie, en Belgique, au Burkina Faso, en Espagne ou en Hongrie.

Organigramme patrimonial et financier de l'Office Culturel de Cluny en 2016. © Radio France 

 

En 1972, l'OCC, qui a obtenu l'agrément jeunesse et sport, se lance aussi alors dans l'animation culturelle et ouvre des centres de formation dans l'Aube, en Charente-Maritime et au Château de Machy dans la région lyonnaise. Ces activités lucratives sont souvent une passerelle pour accueillir de nouveaux communautaires. 

 

Proche de l’Église mais jamais reconnue officiellement 

Chaque “maison” s'organise selon le même système communautaire : travail en commun, revenus en communs, prières en commun trois fois par jour. 

En créant la communauté, le fondateur assure vouloir créer des statuts pour obtenir la reconnaissance de l'Église catholique. Durant des années, il négociera avec les évêques de France pour y parvenir. Mais, dès 1981, une enquête canonique émet des doutes. Olivier Fenoy cumule trop de charges vis-à-vis des membres de la communauté : il est à la fois leur responsable hiérarchique et leur directeur de conscience. Les soupçons de déviance sectaires sont lancés. 

 

Des soupçons de dérives sectaires 

Dés 1982, le gouvernement retire l'agrément de l'OCC pour cette raison. L'organisation le récupère en 1990, le perd de nouveau puis le récupère encore en 2002. Chaque fois après de longues procédures judiciaires. 

En 1995 et en 1999, l’OCC figure dans la liste des rapports parlementaires de lutte contre les dérives sectaires. Cette liste, qui recense 173 groupes, est aujourd'hui décriée mais s'appuyait déjà sur des témoignages de familles qui fustigeaient l'embrigadement de leur enfant au sein d'une organisation au fonctionnement interne douteux. “J'ai fait des stages, on m'a flatté en me voyant sur scène alors j'ai tout envoyé balader pour les rejoindre pensant me consacrer au théâtre, raconte Corinne, une ancienne membre, qui a passé 19 ans au sein de l’Office Culturel de Cluny. Petit à petit, le responsable m'a dit qu'ils faisaient tout un travail avec l'Église, de charte communautaire. Il me disait : ‘On s'engage, il y a des vœux, c'est comme au monastère, cela veut dire que tu es d'accord pour prier avec nous.’ C'est ainsi que j'ai progressivement accepté de faire vœu de chasteté, vœu de pauvreté, et vœu d'obéissance.” 

 

Vœu de pauvreté 

A l'OCC, le partage des biens est la règle. Dans chaque centre, il existe un compte commun, où sont versés les revenus de l'association et les rémunérations de chaque membre lorsqu'il fait une prestation extérieure. 

Officiellement, ce bénévolat et ce partage des biens est un choix librement consenti. Mais d’anciens membres parlent d'un système beaucoup plus contraignant, où le cercle dirigeant fait pression pour obtenir des dons d'héritage et le cas échéant une lettre-type de testament qui lègue tout à l'OCC. 

Lettre-type de testament qui propose de léguer l’intégralité de ses biens à l’OCC. © Radio France

 

Vœu d’obéissance 

Toujours d'après d'anciens “clunisiens”, chaque année, en septembre, une réunion avait lieu en présence du fondateur. Tout le monde devait être vêtu de blanc et Olivier Fenoy décidait des nouvelles affectations professionnelles et géographiques des membres. 

Il n'était pas question de remettre en cause ses décisions, sous peine d'être mis en quarantaine, envoyé dans un lieu de prière et parfois même agressé physiquement. ”J'ai vu le chef battre un des garçons, le battre comme plâtre, et on m'avait demandé de me taire, se souvient Corinne. Il ne fallait pas que j'en parle. En fait, on n’a pas l'esprit au repos pour prendre du recul. Très peu de vacances. Très peu de sommeil. Beaucoup de nuits blanches. Toujours sur le terrain. Cela agit comme un anesthésiant.” 

 

Vœu de chasteté et accusations d'abus sexuels 

Officiellement, tous les "communautaires” faisaient vœux de chasteté. Mais cette règle ne se serait pas appliquée à tous. Dans les années 80 et 90, Olivier Fenoy aurait utilisé son influence pour satisfaire ses désirs sexuels avec de jeunes adultes membres de la communauté ou des étudiants qui y suivaient les formations. 

D’anciens membres racontent que les abus sexuels du fondateur constituaient un secret de polichinelle au sein de la communauté. “Tous les abus sexuels sans exception étaient accompagnés de délires mystiques, avec une petite phrase évangile : ‘Jean le disciple que Jésus aimait’ ou ‘Je t'embrasse sur la bouche parce que Jésus a fait pareil’, témoigne anonymement Martin, un ancien membre qui dit avoir subi les agressions sexuelles d'Oliver Fenoy pendant plus de 10 ans. Dans mon cas précis, il y a aussi le fait de dire : 'Tu es beau, c'est Dieu qui te l'a donné, donc tu as un devoir’. Plus je suis sous son emprise, économiquement ou spirituellement, plus il s'autorise à profiter. S'il se trouve devant quelqu'un qui est vraiment engagé, alors là, cela va jusqu'au bout". 

En 1996, au sein de la communauté, deux des victimes du fondateur évoquent ces abus. Olivier Fenoy demande alors publiquement pardon et promet de faire pénitence. Le silence retombe ensuite au sein de l'OCC, mais cette affaire provoque le départ d'une quarantaine de membres. 

Une fois sortis, aucun d'entre eux n'ira en parler à la justice. Il faut attendre février 2018, pour que cinq anciennes victimes décident de parler. Elles le font devant le tribunal de Police de Lyon, pour protéger une ancienne clunisienne assignée en diffamation par le fondateur pour avoir évoqué ces abus. Olivier Fenoy se désiste finalement devant le tribunal et est condamné à payer 2 000 euros d’indemnités à l’ancienne membre.  

 

Fraudes à l’Urssaf et non-versement de salaires 

L'histoire de l'Office Culturel de Cluny a été jalonnée de nombreux procès, notamment dans les années 80. 

En 1986, l'Urssaf de Cholet exige devant la justice que l'organisation paye les cotisations sociales des membres de la communauté installée au château de la Brûlaire à Gesté (Maine-et-Loire). Après quinze années de procédure, l'Office Culturel de Cluny est condamné en 2002 et doit verser les montant dus. “Normalement, l’Urssaf aurait dû poursuivre l'OCC partout, regrette Eugène, contrôleur de l'Urssaf à la retraite qui a lancé la procédure en 1986. Mais ça ne s'est fait qu'à Cholet et au Café des arts à Grenoble.” 

En 2010, 21 anciens membres de l’OCC décident de saisir la justice pour faire valoir leur droit à la retraite. “Nous nous sommes rendu compte que comme nous n'avions pas reçu de salaires durant les 15 ou 20 ans passés au sein de cette communauté, nous allions toucher le minimum retraite, explique Evelyne Grasset, qui a passé 15 ans au sein de l'OCC. C'était contraire au droit du travail français”.   

En parallèle, ces anciens clunisiens s'organisent en collectif pour faire savoir ce qu'ils ont vécu. Ils créent le site internet Les années blanches, très vite contré par un autre site au nom identique tenu par ceux qui sont restés à l'OCC. 

Le 19 décembre 2017, la cour d'appel de Paris confirme le jugement des prud'hommes et condamne l'Office Culturel de Cluny et son association financière Patrimoine et Développement à verser un million d'euros de dommages et intérêts aux 21 plaignants. Mais difficile pour eux d'obtenir cette somme : l'OCC a été officiellement liquidée en mars 2018 et Patrimoine et développement est en redressement judiciaire. 

 

Une organisation financière sophistiquée 

Des témoignages d'anciens membres de la communauté concordent : le fruit de leur travail était réinvesti dans les structures annexes de l’Office Culturel de Cluny. Des structures qui étaient régulièrement amenées à changer de nom et de lieu d'implantation alors que s'opéraient des transferts de fonds vers Patrimoine et Développement, l’association créée pour gérer les biens et les avoirs de la communauté. “Comme on était soupçonné de dérive sectaire, il fallait protéger nos avoirs de l'Urssaf et des impôts, témoigne Pierre, ancien directeur financier de l'OCC jusqu'à son départ à la fin des années 90. Il fallait également suivre l'évolution du droit sur le travail bénévole, donc on s'est mis à créer des statuts juridiques différents pour nos activités : associations, SARL, statuts de travailleurs indépendants, et des parts de SCI [Société civile immobilière] pour protéger nos châteaux.” 

En 2010, un autre dirigeant financier, François Destor, quitte l'OCC avec dans sa valise de nombreux documents de Patrimoine et Développement. Ces documents permettent de voir qu’Olivier Fenoy est entouré de solides conseillers financiers et juridiques, mais aussi combien l'OCC et ses satellites sont extrêmement structurés et lucratifs. “Les dirigeants ont profité de l'OCC pour vivre bien sans jamais débourser le moindre centime, raconte François Destor, 25 ans à l'OCC, et président de Patrimoine et développement pendant 10 ans. “C'était complètement fou : d'un côté les membres n'avaient pas de salaire, pas de Sécu et mangeaient chaque jour grâce à la banque alimentaire ; de l'autre, les châteaux, grâce à notre travail de rénovation, prenaient de plus en plus de valeur. Si on ajoute les dons et les legs, il y restait bien 10 à 14 millions d'euros quand je suis parti en 2010.” 

Aujourd'hui, Patrimoine et Développement étant en redressement judiciaire, l'OCC dispose d'un fond de dotation également appelé Patrimoine et développement. Certaines activités comme celle du Théâtre de l'Arc en Ciel sont également financées par la Fondation Scène et Cité hébergée à la Fondation de France, et dont le fondateur est un membre historique de l'Office Culturel de Cluny. 

 

Des cautions, des garants, des parrains 

Historiquement, les satellites de l'Office se sont installés dans des déserts culturels, souvent des régions rurales éloignées des grandes structures publiques de la culture. Pour les élus locaux comme pour le ministère de la Culture, ces structures, dont les activités sont en général prisées du public, représentent des relais importants. “Ici à Pâlis, il n'y a pas grand-chose, explique Jean-Baptiste Vincent, un ancien membre de l’OCC qui vit toujours près du Domaine de Tournefou, une structure de l’OCC dans l’Aube. De plus en plus de retraités parisiens viennent s'installer ici et sont très contents de trouver au Domaine des activités culturelles de qualité. Ils ne savent pas qu'il s'agit d'une communauté à caractère religieux, ni qu'il y a eu des décisions de justice.”  

Les centres de l’OCC bénéficient ainsi de nombreuses subventions publiques : l'association Domino, qui accueille des handicapés à Roqueserières près de Toulouse, compte parmi ses partenaires la Région Occitanie ou bien encore la Mairie de Toulouse. 

Les partenaires de l'association Domino. Parmi eux : la Région Occitanie, la mairie de Toulouse ou bien le Service civique. / Capture d'écran

 

De la même manière, en 2018, le Domaine de Tournefou a reçu pour ses activités 5 000 euros de l'antenne régionale du ministère de la Culture, 2 000 euros de la Communauté de communes, et 5 000 euros de la région Grand Est. En 2015, ce centre a pu construire une extension pour accueillir des résidences d'artistes grâce aux subventions publiques qui finançaient 40 % d'un budget total de 1,5 million d’euros. 

L'association ATD Quart Monde, qui, de 2000 à 2016, a envoyé des enfants en grande précarité dans des cours et des séjours de théâtre dispensés par l'OCC, a mis fin en 2017 à son partenariat avec les antennes de l'Office Culturel de Cluny.  

La liste des personnalités de renom ayant participé aux congrès annuels de l’OCC depuis 20 ans est longue. L’actrice Marie-Christine Barrault ou le sociologue Edgar Morin font par exemple partie du comité de parrainage de ces congrès. 

Souvent, les artistes ne savent pas à qui ils prêtent leurs noms. 

Exemple : depuis 2015, le Théâtre de l'Épée de Bois, à la Cartoucherie de Vincennes (Paris) a accueilli trois productions du Théâtre de l'Arc en Ciel, la troupe de l'Office Culturel de Cluny, qui vit donc selon les mêmes principes religieux que l’organisation mère. Quand nous évoquons l’histoire de l’OCC avec Antonio Diaz Florian, le directeur de l’Épée de Bois, celui-ci tombe des nues : “leurs spectacles étaient de qualité honorable, et c'est la seule compagnie qui remplit la salle à chaque fois, se défend-t-il. Dans le public, c’est vrai qu’il y a beaucoup de religieux, mais jamais dans ma carrière théâtrale je n'ai cru bon de m'intéresser à ce qui se passe en dehors du plateau.” 

En septembre 2017, le congrès de l'Office Culturel de Cluny a ainsi été accueilli durant trois jours à Vincennes. De l'aveu d'Ariane Mnouchkine, la fondatrice du Théâtre du Soleil et de la Cartoucherie, personne n'avait conscience des liens entre ce congrès et l'OCC. “Ce que vous m'apprenez là m'inquiète, s’étonne la metteuse en scène. Cela veut dire qu'ils sont très forts. Ils nous ont trompés. Que des catholiques traditionalistes noyautent le théâtre public, je croyais que ça n'existait plus.” 

Le spectacle que le Théâtre de l’Arc en Ciel devait initialement proposer du 27 septembre au 21 octobre 2018 à l’Épée de Bois vient d’être déprogrammé suite à nos entretiens avec Antonio Diaz Florian et Ariane Mnouchkine. 

 

Et l'Église dans tout ça ? 

En 2013, la Conférence des évêques de France a fini par publier un communiqué stipulant que l'Office Culturel de Cluny et les associations qui en dépendent n'ont pas de liens organiques avec l'Église catholique.  

Mais tous les évêques ne partagent pas cet avis. Dans certains centres comme celui de Pâlis dans l'Aube, les prêtres continuent par exemple de venir y célébrer des messes. “J'en veux beaucoup à l'Église parce que les évêques savent ce qui se passe dans la communauté, se désole Evelyne Grasset, qui a passé 15 ans au sein de l'Office Culturel de Cluny.  L'évêque de Troyes par exemple a entendu l'un d'entre nous raconter les abus sexuels subis. Il n'a rien fait.” Contacté, Monseigneur Stenger assure pourtant qu'il ne s'en souvient pas. 

 

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Contactés, les responsables de l'OCC insistent sur le fait qu'il n'y a pas de prosélytisme dans leurs activités, que leur religion et leur manière de vivre est une affaire privée. Ils précisent également que depuis les révélations d'abus sexuels de février 2018, le fondateur Olivier Fenoy a été écarté. 

L'Office Culturel de Cluny n'existe plus puisque l'association a été liquidée ; ou plutôt, a changé de nom et s'appelle maintenant l'Œuvre de Cluny...  

 

 

La liquidation judiciaire de l'association Office Culturel de Cluny a été prononcée le 29 mars 2018.

                                                 Mars 2018

                                                 Vendredi 9 Février 2018

Le fondateur de l'office culturel de cluny mis en cause

 

Le fondateur de l’Office culturel de Cluny, Olivier Fenoy, s’est désisté mercredi 7 février, devant le tribunal de police de Lyon, de la plainte pour diffamation qu’il avait déposée contre une ancienne membre de sa communauté qui l’accusait d’« abus de nature sexuelle et de manipulation » sur de jeunes hommes.

Vingt ans après les faits présumés, cinq anciens membres ont témoigné pour la première fois.

L’OCC et son fondateur réfutent toutefois la nature des faits.

« C’était mon devoir de parler », lâche-t-elle, à la sortie de l’audience. Martine Poirson comparaissait mercredi devant le tribunal de police de Lyon. Cette enseignante de 63 ans faisait l’objet d’une plainte pour diffamation déposée par le comédien et metteur en scène Olivier Fenoy, 73 ans, fondateur de l’Office culturel de Cluny (OCC), une association artistique et culturelle d’inspiration catholique dont elle a fait partie de 1981 à 1991.

Ce dernier lui reprochait les termes d’une attestation qu’elle avait produite en juillet devant la cour d’appel de Paris, dans le cadre d’un procès aux prud’hommes opposant à l’OCC 21 requérants qui en avaient eux aussi été membres (lire repères ci-contre). Martine Poirson y mettait en cause Olivier Fenoy pour « des faits d’abus » sur certains membres de l’Office culturel de Cluny qui lui avaient été rapportés, « de nature sexuelle mais aussi de manipulation du fait de sa position d’autorité » (1).

Or, lors de l’audience, mercredi, Olivier Fenoy, représenté par son avocat, a finalement préféré se désister. Mais sa plainte s’était, semble-t-il, déjà retournée contre lui, car elle avait poussé cinq anciens « clunisiens », qui n’avaient jusque-là jamais parlé, à ajouter leurs témoignages au dossier. « Nous n’avions pas envie d’une démarche au pénal car ç’aurait été parole contre parole, et puis on était passé à autre chose depuis vingt ans. Mais cette plainte pour diffamation a été la goutte d’eau », explique Cyril (2), l’une des victimes présumées.

Fondée en 1963 dans un café du Quartier latin, Le Petit Cluny, l’association produit pièces de théâtre, films et spectacles, puis s’investit à partir des années 1970 dans l’animation culturelle. Se revendiquant de l’anthropologie chrétienne, elle forme dans les domaines de la danse, du cinéma, du théâtre, de l’architecture, accueille des jeunes en difficulté, ouvre un café des arts à Grenoble, un autre à Lyon…

En parallèle, dans le sillage des communautés nouvelles, les artistes qui animent les centres culturels de l’OCC en France et à l’étranger se réunissent en communauté de travail et de vie. Ils adoptent un style de vie inspiré de celui des moines bénédictins, sans toutefois qu’aucun lien canonique ne soit jamais formalisé avec l’Église catholique dont ils sont proches mais souhaitent rester indépendants. « Nous sommes tous arrivés par l’art, avec une quête spirituelle forte, raconte Cyril. Cet organisme répondait à toutes ces aspirations. On a vite déchanté. On s’est retrouvé tous à défendre l’indéfendable. Des doubles vies… »

Ces « doubles vies », ce sont d’abord, selon leurs témoignages, des « baisers forcés », des « exigences sexuelles dissimulées au reste des membres de l’association », la « graduation des prestations sexuelles (…) en fonction de ”l’avancement” dans l’engagement para-monastique », décrit Martin, entré dans la communauté à la sortie du lycée. La mécanique d’approche est toujours la même : « Olivier Fenoy disait avoir besoin que quelqu’un dorme dans son lit car il avait mal au dos. »

 

 

Bruno raconte son admiration pour Olivier Fenoy, qui invoque Padre Pio, Jean-Paul II, ses visites à Marthe Robin… Celui qu’il considérait comme un père et guide spirituel « lui accorde du temps, puis le premier baiser, accepté malgré le dégoût que cela lui avait inspiré parce que dans l’Évangile, Jésus touche la langue d’un homme avec sa propre salive pour lui rendre la parole »… Cyril décrit aussi « une pseudo mystique qui magnifiait la soi-disant homosexualité de Jean, le disciple que Jésus aimait ».

« Nous étions jeunes, nous arrivions dans une communauté chrétienne donc ouverts, confiants… Nos repères étaient perturbés. N’ayant pas réagi la première fois, je ne réagirai pas la suivante, ni les fois d’après. J’étais devenu une proie », confie-t-il.

« En aucun cas ces actes n’ont été des actes sexuels entre adultes consentants », affirme Martin. Il décrit comment « un refus de gratification sexuelle se transformait en pénalité pour incompétence professionnelle ». Flatteries suivies de blâmes, mises en quarantaine… Au-delà des abus sexuels dont ils l’accusent, les anciens membres de l’OCC, dont une poignée était à Lyon, mercredi, décrivent un système d’emprise et de manipulation.

En 1981, alors que des accusations de dérives sectaires circulaient déjà, le diocèse de Lyon avait mené une enquête canonique, dont les résultats avaient été présentés par l’OCC comme les lavant de tous soupçons. Pourtant, dans le texte que La Croix a pu consulter (et qui toutefois ne fait pas mention d’abus), les enquêteurs pointaient déjà « une méconnaissance grave du vrai sens de l’obéissance ».

« L’obéissance n’est pas une abdication de la personnalité, peut-on lire, et l’exiger comme telle est une grave erreur, risquant de culpabiliser gravement le sujet, et entraînant une très grave responsabilité morale et spirituelle pour tous ceux qui utiliseraient un tel procédé. » L’enquête de 1981 préconisait aussi qu’Olivier Fenoy cède ses responsabilités et que l’OCC mette en place des élections.

C’est en 1996 qu’il se retire, au moment où l’une des victimes présumées dénonce ces faits dans la communauté. Les années suivantes, une quarantaine de membres vont la quitter. « Aujourd’hui, Olivier Fenoy ne peut être poursuivi au pénal car c’est prescrit, mais en se désistant, il admet que tout ce que Martine Poirson a écrit n’est pas de la diffamation », a réagi mercredi l’avocat de cette dernière, Me Loïc Duchanoy.

L’avocat d’Olivier Fenoy, Me Olivier Kress, a affirmé ne pas avoir qualité pour répondre sur ce point, invitant La Croix à « contacter directement l’intéressé ». Ce dernier était « injoignable », a-t-on répondu au château de Machy où il réside. Olivier Fenoy a en effet quitté la semaine dernière toutes les fonctions qu’il conservait dans l’OCC.

« La gravité des accusations ne pouvait que l’amener à un retrait, mais nous renvoyons les accusateurs à leur conscience. La lecture que ces personnes font est sordide », explique le président de l’association, Benoît d’Argent. Il déplore aussi des « insinuations sectaires malveillantes qui poursuivent l’Office de Cluny depuis longtemps ». « Cela ne concerne pas la vie de l’OCC aujourd’hui. Nous avons relu notre histoire en préparant la procédure aux prud’hommes et donné notre vision des faits (3). »https://www.la-croix.com/Journal/Le-fondateur-lOffice-culturel-Cluny-mis-cause-2018-02-09-1100912427

 

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                                                     Jeudi 8 Février 2018

L’Office culturel de Cluny, propriétaire du Château de Machy depuis 1993, a été condamné à verser 1 million d’euros de dommages et intérêts à 21 plaignants, qui n’avaient perçu aucun salaire pour leurs activités au sein de l’association.

C’est la fin d’un feuilleton judiciaire qui aura duré plusieurs années. L’Office culturel de Cluny (OCC), qui exploite le château de Machy depuis 1993 avec sa troupe de théâtre L’Arc-en-Ciel, a été condamné à verser près d’un million d’euros de dommage et intérêts à 21 de ses anciens membres. Pendant plusieurs décennies, ces plaignants n’avaient perçu aucun salaire pour leurs activités au sein de l’association OCC. Ils n’avaient pas non plus cotisé socialement. Certains d’entre eux avaient notamment travaillé au château de Machy, à Chasselay. Ce jugement a été rendu par la cour d’appel de Paris le 19 décembre. Les dommages et intérêts oscillent entre 25 000 et 100 000 € selon les cas.

L’association est sur le point d’être mise en liquidation judiciaire

 

 

Condamnation

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