Extrait de l'article du 24/08/2017

 

Dans la lumière de Vézelay

  Par Emmanuelle Giuliani, le 24/8/2017 à 05h28

Rens. Vezelay-visiteur.com et 03.86.32.35.65.

  1. La Maison du Visiteur est une émanation de l’Office culturel de Cluny, communauté fondée par Olivier Fenoy et qui ne bénéficie d’aucune reconnaissance de l’Eglise catholique. Une vingtaine d’anciens membres de l'OCC ont engagé deux procès aux prud'hommes de Paris, qu'ils ont gagnés en première instance. Le dossier passera en appel en octobre.

 

Médiapart, mars 2017

La retraite sans le sou des anciens religieux

PAR MICHAËL HAJDENBERG

ARTICLE PUBLIÉ LE JEUDI 2 MARS 2017

 

À 50 ans, Thierry a pris conscience que la communauté des Béatitudes, dans laquelle il avait vécu pendant des années, n'avait pas cotisé pour sa retraite. Lui qui s'est depuis éloigné du culte catholique a saisi la justice, car il a pour toute perspective une retraite lointaine et indigente. Son cas pourrait inspirer des milliers d'anciens religieux et religieuses et ainsi coûter des millions à la Sécurité sociale.

Marseille (Bouches-du-Rhône), envoyé spécial.

Ce n'est pas le jugement dernier. Ni le dernier jugement sur le sujet. Pour Thierry, ancien membre de la communauté des Béatitudes, c'est cependant une décision de la plus haute importance que doit rendre le tribunal des affaires de sécurité sociale de Marseille. Quand il a reçu à 50 ans, comme tout un chacun, le relevé de ses droits à la retraite, il s'est rendu compte que les 17 années qu'il avait passées au sein de la communauté ne comptaient en rien pour sa future pension. Ce qui allait l'obliger à travailler jusqu'à un âge très avancé pour obtenir une retraite décente.

Le contentieux n'est pas anecdotique : comme lui, ils sont des milliers à être passés au sein de collectivités plus ou moins reconnues par l'Église catholique, et à s'inquiéter à présent pour leurs vieux jours. L'enjeu financier est donc loin d'être négligeable : il pourrait se chiffrer en dizaines de millions d'euros pour la Sécurité sociale.

Il y a 35 ans, Thierry était bien loin de penser à ces enjeux de retraite. En 1982, il n'est en effet même pas majeur quand il décide de rejoindre la communauté du Lion de Juda, devenue quelques années plus tard la communauté des Béatitudes. Depuis le début des années 1970, de nouvelles formes de vie communautaire se font jour, avec l'idée de retrouver les racines évangéliques. «J'avais un désir de spiritualité, d'authenticité, se souvient Thierry. L'objectif était de vivre comme la première communauté chrétienne, et de tout mettre en commun.

C'était moins classique, moins gris, que l'église traditionnelle. Et c 'est l'âge où on a besoin de croire, d'avoir des idéaux. »

L'Église voit alors d'un bon œil la formation de ces communautés (la communauté de l'Emmanuel, celle du Pain de vie, du Chemin neuf, de Bethléem...). Elles constituent de nouveaux viviers de personnes prêtes à servir l'Église : une aubaine dans le contexte post-Vatican 2, qui voit les fidèles fuir l'Église et les vocations se tarir.

Dans la communauté des Béatitudes, on trouve des hommes, des femmes, des familles qui adoptent un mode de vie monastique, contemplatif, sous l'égide de l'archevêque d'Albi. Les membres de la communauté s'appellent entre eux « frères » et « sœurs », et les membres « consacrés » se disent « moines » et « moniales ». Thierry fait vœu de pauvreté, de chasteté et d'obéissance. Il reçoit un nom de profession ainsi qu'un habit, signe de sa consécration.

Il n'y a pas de vie à l'extérieur de la communauté : pas de travail, pas d'amis, de cinéma, de sorties. À l'époque, seulement deux semaines de vacances par an (généralement en famille, et une semaine de retraite). « Le groupe demande des sacrifices qui touchent non seulement à vos possessions matérielles, mais aussi à votre liberté, votre vie affective, votre sexualité, votre libre arbitre. Quand on devait aller chez le médecin, il fallait demander des sous à la communauté. »

Car si Thierry est logé, nourri, blanchi, il ne touche pas d'argent pour ses diverses activités : artisanat, ménage, rénovation de bâtiments, jardinage, liturgie... En dépit des envois en mission dans des communautés filiales à l'étranger, il finit par étouffer. « C'est un mode de vie qui vous prend tout. Vous n'existez plus en tant qu'individu et je ne supportais plus ce sacrifice de soi qui était exigé, ce côté total, absolu. On nous enseignait la "mort à soi-même ". »

En 1997, alors qu'il s'apprête à devenir diacre, Thierry envisage un départ. « Mais je n 'avais personne à qui parler. On m'a seulement dit : "C'est le Malin qui te tente. Il déteste les prêtres. "Quelle indigence intellectuelle.» Il mettra plus de deux ans à partir. « II y a la culpabilité. Et le système lui-même, qui rend le

 

départ très compliqué. » Plus de lien avec l'extérieur, pas de diplômes, pas d'argent, pas de compte en banque. « Je suis allé à la fac, grâce aux aides sociales et familiales. Mais le vide était gigantesque. Il faut des années pour se reconstruire, travailler sur l'emprise. Vingt ans après, il m'arrive encore d'en faire des cauchemars la nuit. »

II cauchemarde aussi le jour, quand il pense à sa prochaine retraite. « Les Béatitudes disent qu'on savait ce qu'on faisait, mais c'est faux. C'étaient des questions dont on ne pouvait pas débattre puisqu'on nous apprenait l'abandon à la Providence et que Dieu s'occupait de tout. S'inquiéter de sa retraite, c'était douter de Dieu. » Sans compter qu'« à 18 ans, on ne pense pas à sa retraite. On ignorait qu 'on était dans l'illégalité par rapport au droit civil. Les communautés nouvelles se considéraient volontiers comme étant au-dessus de la loi des païens».                         

 

 

C'est aujourd'hui toute la question. Depuis sa fondation en 1973 jusqu'au 1er décembre 2000, la communauté des Béatitudes, qui a le statut d'association (loi 1901), n'a pas déclaré ses membres à un régime de Sécurité sociale (1500 membres dénombrés en 2000). Et n'a donc pas versé de cotisation vieillesse.

Sollicitée par Thierry au cours des derniers mois, elle a refusé de régulariser les arriérés de cotisation. Mais pour cause de prescription, Thierry a décidé de se retourner contre la Caisse d'assurance vieillesse invalidité et maladie des Cultes (Cavimac), qui connaissait l'existence de cette communauté mais qui ne l'a pas pour autant affiliée et n'a pas appelé de cotisations, attendant un feu vert de reconnaissance des autorités catholiques.

 

La Cour de cassation a donné raison aux anciens religieux

Une résurgence de l'Histoire ? Il est vrai qu'en 1945, puis en 1948, le culte catholique refuse d'adhérer à la Sécurité sociale. Pour éviter d'affilier ses personnels, il demande même et obtient, en 1950, une loi qui dispose que « l'exercice du ministère du culte catholique n 'est pas considéré comme une activité professionnelle au regard de la législation sociale... ». Jusqu'en 1978, aucun de ses personnels n'est affilié à une caisse civile de sécurité sociale pour son activité religieuse.

Mais la loi du 2 janvier 1978 (faite pour appliquer la loi de généralisation de la Sécurité sociale de 1974) change tout : les ministres du culte et membres de collectivités qui ne sont pas affiliés à une autre caisse de sécurité sociale doivent être inscrits à la Cavimac. Cela concerne tous les cultes hormis les ministres de l'Église réformée, les rabbins, et plus de la moitié des pasteurs évangéliques qui ont délibérément choisi de s'affilier au régime général. décembre 2000, prétextant son absence antérieure de «reconnaissance cultuelle » (c'est-à-dire de certification ou d'agrément par l'Église).

 

 

 

L'Association pour une retraite convenable (APRC), qui soutient d'anciens prêtres, religieux et religieuses qui ont quitté le ministère et réclament une retraite « digne de ce nom », explique cependant que la reconnaissance cultuelle existait. Et surtout, que ce critère n'est pas légal.

La cour d'appel de Caen a en effet établi en 2013 que la communauté des Béatitudes était bien « une collectivité religieuse ». Et la jurisprudence de la Cour de cassation est claire : «Un mode de vie en communauté et une activité essentiellement exercée au service de sa religion » suffisent à caractériser l'appartenance à une communauté religieuse permettant d'être affilié de fait à la Caisse des cultes. Ce qui compte, c'est ce que vous faites. Pas ce qu'en dit la congrégation.

L'avocat des Béatitudes, Me Bertrand Ollivier, fait valoir qu'« à l'époque, il fallait du temps pour reconnaître le caractère religieux d'une association. Il fallait s'assurer qu'il ne s'agissait pas d'une secte. Et la Cavimac estimait qu'un culte devait reconnaître l'association pour affilier. Attention à la vision rétrospective qui consiste à s'étonner que certains aient pu se retrouver sans régime de sécurité sociale du tout ». Me Patrick de la Grange, avocat de la Cavimac, renchérit : « Jusqu 'en 2000, la Cavimac n 'a pas affilié les Béatitudes car elle ne savait pas à qui elle avait affaire. »

L'Église a longtemps considéré que la loi de 1905 devait empêcher les tribunaux civils de s'immiscer dans ses règlements intérieurs. L'APRC, représentée à Marseille par Joseph Auvinet, a soutenu et obtenu l'inverse : les juges avaient toute légitimité pour trancher en appliquant la loi civile.

Depuis 2005 et à travers une centaine de procédures, l'APRC s'est battue pour que l'Église reconnaisse les années de formation (postulat, noviciat) comme devant être comptabilisées pour la retraite. Après une série de succès devant les tribunaux, le cas de Thierry représente une nouvelle bataille pour l'association. De taille.

Cette fois, les contentieux ne portent pas sur deux ou trois années (la période de noviciat qui doit ou pas être prise en compte). Mais dans la situation de Thierry, sur près de 16 ans. Ce qui équivaut, selon l'association, à un montant de cotisations non versées proche des 55 000 euros (les cotisations dues sont calquées sur le SMIC).

Si l'on multiplie cette somme par les milliers d'anciens membres des communautés susceptibles d'engager ce type de recours, l'enjeu pour la Cavimac s'élève vite à plusieurs dizaines de millions d'euros. Un gouffre. D'autant qu'actuellement, on compte déjà environ 60000 retraités pour seulement 15 000 cotisants, ce qui provoque un déséquilibre maj eur. « II faut se garder de faire des généralités de ce type, trouver des solutions adaptées, mesurées, au cas par cas. On aurait tort de globaliser et de voir un effet de masse. Il ne faut pas générer de problème insoluble », plaide Me Ollivier.

La Cavimac doit cependant admettre qu'au vu des critères définis par la Cour de cassation, les anciens membres des collectivités sont en droit d'être affiliés rétroactivement pour toucher une retraite. Me Patrick de la Grange, avocat de la Cavimac, a cependant demandé au tribunal de « conditionner la prise en compte des trimestres au versement des cotisations » par les Béatitudes. Ce qui paraît compliqué.

 

 

 

 

Directeur de la publication : Edwy Plenel

Directeur éditorial : François Bonnet

Le journal MEDIAPART est édité par la Société Editrice de Mediapart (SAS).

 

 

 

 

 

 

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Urbi&Orbi

La Documentation catholique

« L’Église est un terreau favorable

aux manipulateurs »

Par Recueilli par Céline Hoyeau, le 8/11/2016 à 04h46

Réunis à Lourdes pour leur dernière journée d’Assemblée plénière, les évêques aborderont mercredi 9 novembre au matin le dossier délicat des dérives sectaires.

Ces dernières années, plusieurs communautés fondées ou dirigées par des personnalités charismatiques ont rencontré de lourds problèmes, en particulier de gouvernance.

Dans un livre qui vient de paraître (1), le P. Pascal Ide, prêtre de l’Emmanuel et membre de l’équipe animatrice du séminaire de Bordeaux, donne des clés pour détecter les personnalités narcissiques dans les communautés catholiques.

La Croix : Vous venez de consacrer un livre aux manipulateurs… Pourquoi vous êtes-vous intéressé à la question des personnalités narcissiques ?

P. Pascal Ide : D’abord parce que j’y ai moi-même été confronté de près pendant plusieurs années et le fait de nommer les choses, de mieux comprendre ce qui se passait m’a permis de me dégager de la culpabilité mortifère que génèrent ces personnes et, par là, de sortir de l’emprise.

Par ailleurs, alors qu’il existe une centaine de livres de vulgarisation sur le sujet, le monde catholique, lui, est sous-informé, notamment parce que les fidèles ont du mal à imaginer qu’une personne puisse faire autant de mal et ne pouvoir changer. Il me semblait important de donner des critères de discernement, humains et chrétiens.

Y en a-t-il davantage dans l’Église ? Est-elle un terreau favorable à ce type de personnalités ?

P. I. : Davantage, je l’ignore car je ne connais pas d’études comparatives. Mais elle est effectivement un terreau favorable dans la mesure où elle attire un profil particulier, la personnalité victimaire qui vit de la plainte, ne cherche pas à en sortir et exploite la compassion des chrétiens. Ces personnalités consomment une énergie considérable dans les paroisses, les communautés nouvelles, les monastères, etc. D’autre part, le gourou manipule d’autant plus facilement qu’il dit parler ou agir au nom de Dieu.

D’autres facteurs favorisent leur présence dans l’Église. Une mauvaise compréhension du vœu d’obéissance – qui n’est jamais démission de la conscience morale –, la règle de s’abstenir de toute critique interne – qui confond esprit critique et esprit de critique –, l’appel au pardon inconditionnel et immédiat peuvent également censurer le discernement. Une femme s’était ouverte en confession des difficultés avec son frère, qui présentait toutes les caractéristiques de la personnalité narcissique. Le prêtre qui n’avait pas saisi la situation ni pris en compte la souffrance de la pénitente lui a demandé de pardonner et de reprendre contact avec son frère. Elle s’est sentie non seulement très culpabilisée, mais aussi très inquiète de devoir de nouveau s’approcher de ce frère très toxique.

Comment reconnaître ce type de personnalité ?

P. I. : Un diagnostic ne peut être porté que par une personne compétente. On ne peut que le soupçonner, notamment par le malaise qu’on ressent toujours à leur contact. Pour ma part, je renvoie souvent à la liste de 30 caractéristiques donnée par la thérapeute Isabelle Nazare-Aga (2) : le manipulateur présente une image très survalorisée de lui-même, estime avoir droit à des privilèges, reporte sa responsabilité sur les autres, se croit au-dessus de la loi, ne supporte aucune critique, ne ressent pas de réelle compassion…

À quoi faut-il être attentif ?

P. I. : Cette personne vit-elle dans une authentique obéissance ? Est-ce une personnalité clivante, qui suscite deux types de réaction : une admiration inconditionnelle ou un rejet tout aussi inconditionnel. Est-ce une personne centrée uniquement sur elle-même ? Transgresse-t-elle les lois sans états d’âme ? Attention : les personnalités narcissiques ne sont pas toutes des pervers sexuels ni avec un train de vie mirifique… Ce peut être des ascètes à la vie extérieurement exemplaire, ce qui trompe parfois les évêques ou tel membre de la Curie romaine. Ils savent exactement ce qu’il faut montrer et ne dévoileront jamais leur violence, comme ce médecin qui bat sa femme et est absolument charmant avec ses patients.

Ce qui ne trompe pas, c’est que ces personnalités transforment aussitôt en ennemis et diabolisent ceux qu’elles sentent ne pouvoir séduire. Elles ont une grande capacité de dissimulation, mais dès lors qu’on est formé psychologiquement ou même tout simplement sensibilisé parce qu’on a soi-même été victime, on sait les reconnaître. D’où la nécessité, pour toute personne en responsabilité dans l’Église, de se former à la connaissance de ces profils psychologiques.

Comment se fait-il qu’on semble en trouver autant parmi les fondateurs de communautés nouvelles ?

P. I. : D’abord, on n’en trouve pas seulement là, mais aussi dans les congrégations religieuses, les paroisses, le clergé diocésain… En fait, partout où il y a des postes de pouvoir, où elles peuvent vampiriser les autres pour remplir leur béance narcissique qui est un trou sans fond. Ensuite, ce sont généralement des personnes douées, charismatiques. Mais derrière le soleil de talents réels, il y a un trou noir : la personnalité narcissique prend tout et ne redonne rien. Cela étant, rappelons que le pourcentage de ces personnes est faible au sein de la population.

Certaines de ces personnalités portent du fruit : de nombreuses vocations, un rayonnement de leur prédication, des conversions, etc. N’est-ce pas contradictoire ?

P. I. : La parole du Christ selon laquelle on juge l’arbre à ses fruits (cf. Mt 7,16) demande que l’on vérifie bien si les fruits observés proviennent de l’arbre. Prenez l’exemple des Légionnaires du Christ. Le fruit ne vient pas de Marcial Maciel, mais des vérités évangéliques qu’il énonçait.

(1) Manipulateurs, les personnalités narcissiques, Détecter, comprendre, agir, Éditions de l’Emmanuel, 298 p., 19 €.

(2) Les manipulateurs sont parmi nous. Qui sont-ils ? Comment s’en protéger ?, Longueil (Quebec), Les Éditions de l’Homme, 286 p., 15 €.

 

Les anciens membres de communautés nouvelles se battent pour leur retraite

Journal « La Croix » Céline Hoyeau, le 11/10/2016 à 17h01

Faute d’avoir cotisé pendant plusieurs années, des centaines d’anciens membres de communautés nouvelles vont se retrouver avec une retraite amputée.

Certains entament des démarches judiciaires pour faire valoir leurs droits.

ZOOM

Gilles (1) a passé plus de 15 ans aux Béatitudes avant de quitter cette communauté nouvelle à la fin des années 1990. À sa sortie, il a repris des études et trouvé un premier emploi à près de 40 ans. Gilles ne sait à quel âge il partira à la retraite car il lui manque une soixantaine de trimestres. De fait, bien que fondée en 1973 et en pleine expansion dans les années 1990, la communauté n’a commencé à cotiser pour ses membres à la Cavimac, la caisse de sécurité sociale des cultes, qu’en décembre 2000, sous la pression des évêques (2). 

Jusque-là, comme d’autres communautés nouvelles, les Béatitudes assumaient pleinement leur choix : « Exiger cela (cotiser à la Cavimac, NDLR) de la part de tous les membres entraînerait des dépenses telles que la Communauté devrait rapidement fermer ses portes », peut-on lire dans les statuts de 1994 (3). « On nous enseignait alors qu’il ne fallait pas s’occuper des choses matérielles, Dieu veillerait sur nous comme sur les oiseaux du ciel. Mais une fois qu’on s’en va, on n’a plus rien », déplore aujourd’hui Gilles.

Le règlement est laissé à la bonne volonté des communautés

Quel avenir, de fait, pour ces anciens membres de communautés nouvelles, prêtres ou laïcs qui, pendant des années, ont vécu dans un no man’s land juridique ? Certaines sœurs consacrées, par exemple, ont été déclarées comme « étudiantes », « bénévoles », ou encore « jeunes filles au pair » si bien qu’elles se retrouvent avec 50 % des trimestres cotisés… « Aujourd’hui, ces années blanches de toutes cotisations pèsent très lourd sur l’avenir et la vieillesse de ceux qui sont sortis après 10, 15, voire 30 ans de vie communautaire et professionnelle », alerte un collectif d’anciens membres de l’Office culturel de Cluny, qui a lancé récemment un site Internet (4) pour informer et soutenir dans leurs démarches ceux « ayant subi les mêmes préjudices ».

Aujourd’hui, aucune statistique précise n’existe concernant leur nombre. Il n’est pas aussi massif que les milliers de prêtres et religieuses ayant quitté les ordres dans les années post-conciliaires. Il est toutefois estimé à plusieurs centaines de personnes.

Certes, les dispositifs ont été fortement améliorés ces dernières années. « Aujourd’hui, les Béatitudes comme la plupart des autres communautés nouvelles sont parfaitement en règle », assure le P. Philippe Potier, président de la Cavimac. La caisse des cultes s’est, en outre, dotée d’un fonds destiné à soutenir dans leurs premières années de cotisations les communautés qui se créent.

Mais pour ce qui est du passé, c’est beaucoup plus délicat. D’autant que ces communautés nouvelles ont elles-mêmes mis du temps à être reconnues canoniquement – quand elles l’ont été, ce qui n’est pas le cas de l’OCC. Reste que, « du côté de la Cavimac, nous poussons les collectivités religieuses à régler les arriérés de cotisation », indique le P. Potier. Mais la prescription étant de trois ans en matière de sécurité sociale, ce règlement est laissé à la bonne volonté des communautés. Le plus souvent, elles préfèrent attendre l’heure de la retraite, n’étant pas en mesure de débourser d’un seul coup les sommes impliquées. « C’est un sujet extrêmement complexe et personne n’a la solution miracle. Les Béatitudes ont le souci de trouver au cas par cas des solutions adaptées à chacun au moment de la liquidation des droits à la retraite », souligne Bertrand Ollivier, avocat des Béatitudes.

Deux procès aux prud’hommes de Paris

Ultime solution pour les anciens membres qui réclament dès à présent « justice » et « réparation » : la voie judiciaire. Ils sont toutefois peu nombreux à s’y risquer tant les procédures virent au casse-tête. La culpabilité est également forte. N’étaient-ils pas libres, lorsqu’ils se sont engagés dans ces communautés ?« Celles-ci avaient pourtant obligation de cotiser en vertu de la loi de 1978 selon laquelle tout Français doit être affilié à une caisse de retraite », relève Joseph Auvinet, de l’Association pour une retraite convenable (APRC) (lire ci-dessous).

Cette association de 600 membres avait pour habitude de défendre les prêtres et religieux ayant quitté leur diocèse ou leur congrégation dans les années post-conciliaires, mais ses rangs commencent à être renouvelés par les anciens des communautés nouvelles. Soutenus par des membres de l’APRC, d’anciens de l’OCC ont engagé deux procès aux prud’hommes de Paris, qu’ils ont gagné en première instance, avec exécution provisoire portant sur la totalité des sommes demandées pour le second en 2015.

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Une régularisation des années de formation ?

Parmi les sujets encore épineux à l’agenda de l’APRC, figure la question des années de formation des anciens prêtres et religieux. Depuis le 1er juillet 2006, toute personne qui entre au séminaire ou au noviciat est assujettie à cotisation dès l’entrée. Mais sans effet rétroactif. Or auparavant, beaucoup de communautés et diocèses ne déclaraient et ne cotisaient pour leurs novices et séminaristes qu’après les premiers vœux ou le diaconat. Reçue au ministère des affaires sociales fin septembre, l’APRC a plaidé entre autres pour une régularisation des périodes omises par les collectivités religieuses. Pour faire valoir les périodes non cotisées, les anciens religieux n’ont d’autre recours que les tribunaux. Soit une centaine de procès depuis dix ans. Face à la jurisprudence, qui a donné raison aux anciens ministres du culte, la Cavimac a créé un groupe de travail sur la régularisation des années de formation pour tous les cultes. Il devrait rendre son travail le 13 décembre.

Céline Hoyeau

(1) Le prénom a été changé.

(2) Date de la généralisation de l’adhésion des associations privées de fidèles à la Cavimac.

(3) Approuvés par l’évêque de l’époque Mgr Roger Meindre, archevêque d’Albi.

(4) www.lesanneesblanches.fr/

 

Abus dans l'Église

Yves Hamant : "Je ne crois pas que les choses aient beaucoup changé"

propos recueillis par Jean-Pierre Denis - La Vie
Créé le 21/03/2016

 

Confronté à la souffrance d’un proche, l’intellectuel catholique Yves Hamant tente de faire entendre les voix des victimes d’abus de pouvoir au sein des communautés religieuses. Un engagement difficile.

Catholique de sensibilité plutôt classique, universitaire spécialiste de la Russie, Yves Hamant n’avait pas le profil d’un contestataire. Mais il s’est trouvé confronté aux souffrances d’un de ses proches, victime de dérives sectaires au sein d’une communauté religieuse. Avec deux amis, Xavier Léger et Aymeri Suarez-Pazos, il anime le collectif Appel de Lourdes 2013, dont l’objectif est de faire entendre la voix des victimes. Et il essaie d’alerter les évêques sur toutes les formes d’abus de pouvoir, qui vont bien au-delà des problèmes de pédophilie.
 

Nous nous croisons souvent à Lourdes, où vous vous rendez pour alerter les évêques. Vous me sembliez ces derniers temps assez désabusé…

Je ne suis pas désabusé, mais angoissé. L’institution prend l’eau de partout et on répare les fuites avec des rustines. Alors que l’Eglise est prise dans la tempête de l’affaire lyonnaise, on apprend aux évêques à Lourdes à tweeter ! Une scène digne du Titanic.

L’épiscopat français serait-il complaisant avec les moutons noirs ?

Il ne s’agit pas de moutons noirs, mais de communautés entières que l’on a laissé se développer hors de tout contrôle, souvent sous les apparences les plus catholiques, autour de fondateurs ou de fondatrices toxiques qui ont instrumentalisé les membres dans ce qu’ils ont de plus sacré, de plus intime : leur lien personnel à Dieu. Cela est de l’ordre du viol, d’un viol diffus, sur lequel il est difficile de mettre un nom, dont il est difficile de prendre conscience, mais qui provoque des dégâts humains aussi graves.

 

Tout de même, grâce à Benoît XVI, les choses ont changé, non ?

Mon engagement est récent, mais je ne crois pas que les choses aient beaucoup changé en ce domaine. La plupart des communautés concernées relèvent à la Curie du Conseil pour les laïcs, présidé depuis 2003 par un homme très proche de Jean Paul II. Et l’on m’a confié à Rome dans le creux de l’oreille que, tant que les membres n’en auraient pas été renouvelés, on ne pouvait pas s’attendre à grand-chose.
De plus un très mauvais signal a été donné par le sauvetage de la Légion du Christ. Comment une communauté fondée par un personnage aussi pervers n’aurait-elle pas été profondément contaminée ? Toutes les communautés problématiques sont centrées sur le fondateur ou la fondatrice, sa personnalité, ses visions, son enseignement, voire ses lubies et ses caprices. Il n’y a pas de distinction entre son « charisme » et celui de la communauté. Mais quand les choses tournent mal, que l’on découvre que le bon docteur Jekyll était habité par un méchant Mr Hyde, alors, on vient nous expliquer que le charisme de la communauté était tout à fait différent de celui du fondateur. On nous explique aussi que de nombreux ordres religieux ont été fondés par de grands pécheurs. En oubliant de préciser qu’entre-temps, ils s’étaient convertis !

 

Et le pape François ? On dit qu’il défend une Église moins centrée sur elle-même et n’a pas peur d’aborder les problèmes ?

Le pape a eu des paroles très fortes, par exemple celles-ci, le 21 septembre 2013 : « Ces temps-ci, nous avons une grande tentation dans l’Église, qui est le “harcèlement spirituel” : manipuler les consciences ; un lavage du cerveau théologal, qui, au final, conduit à une rencontre avec le Christ purement nominale, pas avec la Personne du Christ vivant. Dans la rencontre d’une personne avec le Christ, il y a le Christ et la personne ! Ce n’est pas ce que veut l’ingénieur spirituel qui cherche à manipuler. »
Mais nous espérions qu’à l’occasion de l’année de la vie consacrée il rappelle quelques règles, inscrites dans le droit de l’Eglise, dont le respect aurait permis d’éviter bien des débordements. Et nous ne comprenons pas qu’au Mexique, il n’ait pas rencontré des victimes de Maciel (le fondateur des Légionnaires du Christ), de même qu’il ne puisse pas rencontrer les victimes lyonnaises.

 

Pourquoi n’arrive-t-on pas à éradiquer le problème ? Qu’est-ce qui est en cause, au fond ? Une forme de déni ? La culture du secret ? Un mode de gouvernance ?

Certaines de ces communautés sont déjà relativement anciennes, comptent un nombre de membres important répartis à travers le monde. Il en est qui sont manifestement irréformables. Les dissoudre ? Mais qu’est-ce qu’on fait avec les personnes qui sont dedans ? Je prie pour elles aussi tous les jours. Tenter malgré tout de les réformer ? Il faudrait des moyens d’accompagnement considérables. Alors, on fait du toilettage ; on se trouve toutes sortes de justifications ; on souligne que l’enseignement du fondateur n’est pas entièrement hérétique, etc. Et puis, il y a dans ces communautés des personnes magnifiques qui n’ont pas été contaminées parce qu’elles tiraient d’ailleurs leurs ressources intérieures. Bref, les choses continuent, et on laisse des jeunes s’engager. Pour régler le problème, il faudrait du courage, de la volonté, des moyens, la coopération de tout l'épiscopat. Mais même quand il s’agit de toutes petites communautés récentes, les évêques concernés traînent les pieds…
Il faut aussi mettre en cause l’incapacité de l’institution à communiquer. Quand elle détecte des problèmes, dans le meilleur des cas, elle ordonne une enquête canonique, une sorte d’audit. Il doit bien y avoir un document qui l’ordonne ? Il est secret. Le rapport d’enquête ? Evidemment secret. Les procès instruits pas la justice ecclésiastique ? Secrets. La sentence ? Secrète. Le souci de protéger l’intimité des personnes en cause est louable et légitime, mais on pourrait au moins publier des conclusions. Cette opacité favorise toutes les rumeurs et prive la justice de l’un de ses effets : guérir et prévenir.

 

Faites-vous un lien entre les problèmes de pédophilie et des abus que vous connaissez dans des communautés où le fondateur a été mis en cause ?

Je suis en lien direct avec une cinquantaine de personnes victimes d’abus spirituels dans des communautés déviantes : seules deux ont subi des abus sexuels. Mais quand il y a abus sexuel, il est toujours conditionné par l’abus spirituel. Au préalable, l’abuseur a établi, au nom d’une autorité qui lui vient de Dieu, son emprise sur la victime, ce qui lui permet de passer à l’acte. Il en est du même d’un prêtre pédophile. L’enfant qu’il abuse voit en lui comme un représentant de Dieu. « Comment dire non à Dieu », explique une victime dans Spotlight. Comparer un prêtre pédophile à un entraîneur de foot pédophile est absurde.

Quel rôle joue le tabou sur la sexualité ou sur l'affectivité ?

Ce qui manque à la compréhension du problème, c’est notamment la prise en compte des données des sciences humaines et sociales. L’Université Paris V propose un diplôme « Emprise sectaire, processus de vulnérabilité et enjeux éthiques ». Je suppose qu’il est suivi par autant de séminaristes que le diplôme du Centre pour la protection de l’enfant à l’Université pontificale grégorienne à Rome : c’est-à-dire aucun.
Les communautés considérées se caractérisent par ailleurs par le mépris du corps, qui vient de certains philosophes grecs et n’est pas chrétien. D’où la confusion entre le spirituel et le psychique, à l’origine de pseudo-thérapies désastreuses. Et quand un membre de la communauté a une dépression nerveuse, on lui dit qu’il ne prie pas assez et on le met en « désert », au pain et à l’eau.

 

Finalement, que faudrait-il faire pour solder les comptes ? Concrètement ?

C’est d’une conversion que nous avons besoin. J’espérais que le film Spotlight en donnerait l’occasion, comme y a appelé un évêque suisse : une conversion de carême. Ce n’est pas un kyste que l’on peut extraire, c’est un symptôme. Dans Spotlight, quelqu’un dit : « Il faut tout le village pour éduquer un enfant, il faut aussi tout le village pour en abuser. » La responsabilité de l’ensemble du peuple de Dieu est engagée, pas seulement celle de la hiérarchie. Avez-vous jamais entendu une intention pour les victimes de dérives sectaires dans la prière universelle ? La presse catholique a aussi une responsabilité particulière. Les médias identitaristes ne veulent pas en entendre parler. C’est pourquoi je salue La Vie qui a eu la première le courage de soulever la question dans son fameux article de 2001 : « Des gourous dans les couvents ».

Avez-vous été tenté de quitter l’Eglise catholique ?

La question n’a pas de sens pour moi. Ce n’est pas un parti politique. L’Eglise, c’est mon lien avec le Christ et avec le peuple de Dieu d’aujourd’hui, d’hier et de demain. Je ne lutte pas contre les dérives sectaires pour me retrouver dans une secte !

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