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Qui demande justice retrouve la vie...

 

« En 2008, j’ai fait le récit de mes années vécues à l’Office Culturel de Cluny à des amis syndicalistes et militants. Jusqu’à cette époque, j’évoquais ces années derrière une formule vaguement protectrice « Dans une autre vie… ». D’abord un tel récit paraissait tellement incroyable que tout le monde pensait que j’en rajoutais pour me dédouaner. Alors, il valait mieux se taire. Ensuite, il n’y a pas de quoi être fier de faire état publiquement de sa naïveté et de s’être fait ainsi « volé » ses plus belles années. C’est particulièrement humiliant.

La réaction de mes amis m’a beaucoup stimulé. D’abord ils ont écouté sans aucun jugement. Ils ont été bien sûr scandalisés par les déviances de l’OCC. Tant de vies brûlées, marquées au fer rouge par des comportements pervers, laissées pour compte, sans écoute de leurs souffrances : il y avait de quoi en perdre le sommeil. Mais ce qui les a plus fait réagir, c’est l’injustice ! Si je ne faisais rien, j’allais subir jusqu’à mes vieux jours, le préjudice d’avoir été totalement privé de mes droits les plus fondamentaux conformément aux lois du pays dans lequel je vis. La prise de conscience a été douloureuse. Mais elle se situait aussi au-delà du ressentiment et de la révolte. C’était en fait le vrai fruit de la résilience : dénoncer coûte que coûte la contradiction d’un système qui se dit au service des personnes et qui en même temps les nie dans leur existence et leur destin, et finit par les prendre en otage.

Un état de droit est une garantie quand les droits des personnes sont ainsi violés. Je ne pouvais plus rester dans la passivité de devoir subir un tel préjudice jusqu’à la fin de mes jours. J’allais sinon continuer à dépendre encore et toujours de ce système qui m’avait privé de tous les droits sociaux, avec ses conséquences à long terme sur la santé, la prévention, la vieillesse... Je n’étais pas le seul dans une telle situation, mais il fallait avoir le courage de se lancer. D’autres suivraient.

Le travail a été long et difficile pour trouver le bon angle d’attaque. Mes amis m’ont beaucoup aidé et apporté l’expérience de leur propre combat. Ma décision a été prise ensuite de mener une action en justice comme réparation nécessaire. Et combien cette action est devenue au fil du temps réparatrice et libératrice pour d’autres personnes que l’OCC a laissées sans scrupule, sans aucune attention, sans regard, sans considération, sur les bords des routes de son utopie ! Les « clunisiens » allaient au Temple et n’avaient pas le temps à perdre, ils avaient mission de sauver le monde par l’art.

Heureusement, il y a eu de bons samaritains ».

                                                                                                                                             Jihel (pseudo)

Avoir vingt ans dans les Monts d’Or

 

J’avais une vingtaine d’années, un immense désir de donner un sens à ma vie, être là pour les autres  et un grand attrait pour l’artistique (peinture, musique, danse, littérature et théâtre).

Je comprendrai plus tard que mon attirance pour le théâtre venait du désir de parler en vérité des événements de la vie, de me mettre à l’écoute des auteurs qui m’aideraient à comprendre le monde, révéler ce qui, en moi, en nous, est profondément caché, pour de bonnes ou mauvaises raisons… un chemin de liberté.

L’OCC, plus exactement le théâtre de l’Arc-en-Ciel, dont l’adresse m’avait été donnée par un ami qui  avait rencontré certains membres dans sa paroisse, semblait m’offrir ce que je cherchais depuis longtemps.  Le stage artistique de six jours fut comme une rencontre, un coup de foudre. Une séduction incroyable, fascinée je l’étais !

Il a été aisé ensuite de me proposer de venir plus longuement habiter un des nombreux centres de l’OCC.

Petit dialogue pour résumer la situation entre : « moi, jeune fille en recherche » d’une part et d’autre part, celui que l’on appelait « le fondateur », qui avait soi-disant « l’intuition fondatrice » de l’ensemble des structures OCC et que je vais nommer « le dirigeant », ne considérant pas l’OCC comme une fondation -

Le dirigeant : « Viens et vois ».

puis : « Ne t’inquiète pas, un an dans une vie ce n’est rien, tu pourras repartir si ce n’est pas ça »

Moi-Jeune-Fille-En-Recherche : « Oui mais » …

Le dirigeant : « Tu viens. Abandonne tout, ton travail, ta vie, tes amis ; accorde-toi un temps de repli, de discernement, si ce n’est pas ça, tu retourneras dans tes activités » … 

Expérience tentante, c’est vrai, quel danger pour moi ?

Aucun. Je suis jeune, j’ai du temps devant moi.

Le dirigeant : « Tu viens. Tu démissionnes de ton travail, tu donnes ton compte bancaire, ta voiture, il faut une véritable expérience d’abandon pour y voir clair en toi. Si tu gardes tout, tu ne pourras pas faire l’expérience du lâcher-prise car tu auras trop d’attaches aux biens de ce monde ».

Et c’est ainsi, que je remettais en toute confiance et crédulité « les clefs » de ma jeune vie d’adulte, pour un an…

Pourtant, ma première rencontre avec le dirigeant  avait produit sur moi une très mauvaise impression. Instinctivement je le trouvais trop bavard et centré sur lui, sur son histoire (on devrait toujours se fier à sa première impression) bref quelqu’un d’envahissant. Mais pourquoi juger et s’arrêter sur ce trouble ? Il avait une telle force de persuasion. Curieusement, ceux qui l’entouraient étaient de mon avis (« oui, il parle beaucoup, oui, il est omniprésent » etc…), mais  c’était comme ça, ils ne semblaient pas en être troublés.

Le travail, la mission étaient passionnants, alors,  j’efface de mon esprit ce premier mouvement de recul.

Le dirigeant : « Mais tu peux rester deux ans… viens donner tes compétences, tu travailleras pour nous, tu seras artiste ».

On m’apprivoise. De fil en aiguille, je me retrouve rapidement à des postes de responsabilité, et malgré les crises que je traverse, je ne peux plus abandonner le navire, j’ai un travail et j’ai de l’honneur : je ne peux l’abandonner comme ça. Et puis j’y ai des amis : c’eût été les trahir !

De l’intérieur, je découvre que l’on prononce des  «  vœux » devant le  dirigeant  comme des vœux de personnes consacrées. Et je découvre aussi que ces «  vœux » ne sont pas prononcés par le dirigeant lui-même, qu’aucune hiérarchie d’Eglise ne contredit ce phénomène. L’Eglise semble au courant mais l’OCC travaille à écrire une charte pour régulariser la situation. Tout va bien…

Le dirigeant dort souvent avec un jeune homme de la « pseudo-communauté », pas forcément le même à chaque  fois. Il faut lui porter son petit déjeuner au lit car sa charge est très lourde ; il doit se reposer de toutes les décisions à prendre et s’entoure souvent de sa garde rapprochée, comme il aime à la nommer. Bien sûr, c’est petit à petit que vous découvrez tout ça.

Les femmes ? Il a ses préférées, à tour de rôle. Non, elles ne vont pas dormir avec lui mais elles le conseillent, sur les attributions de postes de travail entre autres. Elles sont flattées par la demande, la mise en valeur de leurs talents. Un jour telles sont portées aux nues, le lendemain c’est l’inverse.

Je constate aussi, combien son attitude pouvait nous monter les uns contre les autres et son flot de paroles  agir comme un anesthésiant. 

L’Eglise ? Ce n’est donc pas un problème, on répond aux évêques, on invite les prêtres à dire des messes… On écrit des chartes pour essayer de trouver un statut qui tranquilliserait tout le monde mais on se joue des demandes officielles, on noie le poisson, on ne tranche jamais.

Les institutions ? On fait des rendez-vous, on parle avec passion du travail, on rencontre des chargés de missions, des chefs de cabinet, des élus de toutes sortes… Il faut trouver des cautions, des subventions, être reconnus partout, devenir indispensables, une référence.

Les collectivités locales, les églises sont enthousiastes : des jeunes tout terrain, des « parachutistes » prêts à sacrifier leur vie personnelle pour une vie meilleure.

Difficile dans ce contexte de s’y retrouver.

Nous discutons entre nous, interminablement, à propos des dysfonctionnements. Il a beaucoup de défauts, le dirigeant. Mais toute tentative de réforme est vite démantelée et se termine souvent par un changement de poste qui vous punit ou qui vous flatte !

Et le travail reprend. Il y avait comme une émulation entre nous à travailler toujours plus.  Le dirigeant contrôle tout par des coups de fil, par des réunions qui commencent souvent en fin de journée et se terminent tard dans la nuit.

Les années passent et ce qui a été votre passion devient source d’inquiétude : si je parle trop de mes angoisses, je suis considérée comme  dépressive, si je reste avec mes questions, comment les résoudre toute seule ? Me serais-je trompée ? Nous fonctionnons en vase clos : qui peut m’aider ?

Vous avez accepté de donner le meilleur de vous-même, vous avez perdu votre première jeunesse, votre avenir, vos réseaux, parfois même votre famille, vous vous êtes consacrés à  «  l’œuvre » et vous découvrez la supercherie si bien enveloppée dans un discours philosophique, littéraire, théologique, « pseudo-religieux ». Vous vous êtes laissé avoir, car vous, vous vivez ce qui est proclamé haut et fort mais le  dirigeant  fait bien ce qu’il veut de ses nuits, de ses jours, des héritages de chacun. Et plus précisément, c’est lui qui décide de votre lieu de travail et donc de la forme de votre vie.

Pourquoi n’ai-je- pas agi plutôt ? Parce que vous culpabilisez, vous perdez du temps, alors qu’il y a tant à faire autour de vous, que vos questionnements n’ont aucune importance face à « la Beauté qui doit sauver le monde » et parce que la vérité apparaît petit à petit. J’ai mis du temps avant de m’apercevoir que je ne changerai rien du tout, que c’est moi qui allais y laisser la peau.

Je rêvais d’être une femme accomplie mais quelqu’un avait marché sur ma générosité, ma féminité, ma personnalité. Chaque jour, par doses homéopathiques, vous êtes liés. Toujours est-il que ma parole était verrouillée, moi qui étais venue chercher l’inverse ! Il faudrait écrire un livre pour expliquer l’endoctrinement !

Erreur inévitable, imprévisible, irréparable ?

Jeunes, nous sommes peu armés contre les dérives sectaires, les pourvoyeurs de rêves, les habiles briseurs de vie et autres manipulateurs.

Un jour, la maturité vient secouer votre conscience : trop tard ? Oui et non !

La maladie peut-être un avertisseur : le corps parle, il est témoin de cette confusion … et puis il y a aussi les rencontres et cette fois-ci j’ai eu de la chance, on est venu me tirer d’une sorte de léthargie.

Je dois une fière chandelle à toutes les personnes qui ont su me secouer, me faire atterrir de si haut…Elles m’ont rappelée qu’il y a des lois dans notre pays, et que ces lois ont pour but la protection des personnes.

Aujourd’hui, en 2016, les caisses de retraite m’envoient un relevé de situation, et sur ma feuille récapitulative je lis : vingt années blanches… Il me reste encore sept ans de travail et 72 trimestres à récupérer. Si tout va bien, j’aurai droit, pour toute retraite, (caisse complémentaire y compris), à quelques maigres centaines d’euros par mois pour finir ma vie.

CRAM : « Mais qu’avez-vous fait Madame, durant toutes ces années »?

Moi-Ex-Jeune-Fille-En-Recherche : « J’ai travaillé sans compter mes heures, j’ai de nombreux témoins »

 Nous n’avons rien, nous n’avons pas existé et c’est peut-être ça, le pire… Ni vu ni connu.

Comment vivre à 70 ans avec 500 euros par mois (au mieux), je ne sais pas…Merci à ma famille d’avoir compris et de m’avoir laissé un toit…au moins c’est déjà un abri, qui manque à certains !

Il faut en convenir, nous avons donné nos meilleures années.  

Aujourd’hui pour ne pas sombrer et nous laisser gagner par l’amertume, nous travaillons à récupérer tout ce qui a été amassé à nos dépens en faisant valoir nos droits pour une retraite digne, honorable, convenable. N’est-ce-pas justice ?

On ne me volera pas une deuxième fois ma vie.      

Signé : mjfer

Le diable se cache dans les détails

 

Je suis restée 16 ans à l’Office Culturel de Cluny et ceci témoigne de ce que j’ai vécu. Sortie en 2000, il m’a fallu encore 10 ans pour me reconstruire, retrouver pleinement ma liberté intérieure et répondre à des questions qui me hantaient : « Comment avais-je pu accepter l’inacceptable ».

Aujourd’hui, j’ai fait le tri dans cette histoire entre ce qui dépendait de moi et ce qui n’en dépendait pas, c’est pourquoi je suis en procès contre cette association pour demander réparation de ces années qui m’ont été volées. Je suis entrée dans un décor séduisant : une communauté chrétienne qui avait pour vocation de travailler dans l’art et la culture. J’ai cru en sa vocation, j’en ignorais les coulisses réservées à quelques-uns : mensonges, déviances et manipulations.

Durant mes premières années de travail dans les centres culturels de l’OCC, ce sont les heures d’attente et les décalages horaires qui m’ont le plus marquée. Nous attendions le fondateur Olivier Fenoy pour la prière, pour les repas, pour les réunions, pour tout… interminablement. Il avait un rythme de vie décalé (lever 11h-12h et coucher 3h ou 4h) gardé disait-il, de son métier de comédien qu’il avait exercé à peine 2 ans… comme figurant à la Comédie Française. Quand il était dans un centre culturel, tout le monde devait adopter son rythme et l’attendre sous peine de remarques assassines. Si au début de ma vie de clunysienne (j’écris ainsi ce mot avec un y pour qu’il n’y ait aucune ambiguïté avec l’histoire civilisationnelle des vrais clunisiens de l’abbaye bourguignonne), ce décalage hors norme était attrayant, très vite il est devenu épuisant pour moi car pour les « petites mains » dont je faisais partie, il fallait assurer le matin présence et travail dans les centres.  J’ai alors appris officiellement que « la fatigue faisait partie de l’exception de notre mission et qu’il fallait faire avec », dixit le « Fondateur ».

Outre son  rythme de vie,  Olivier Fenoy imposait sa vision et sa pensée avec de petites phrases martelées régulièrement devenant le viatique des clunysiens : « être vulnérable tout ordonné à l’autre (donc à lui) dans l’instant présent », « la lumière surgit du noir », « être un personnage historique » … j’en passe et des meilleures en grec, en latin… langues qu’il ignorait !

Il nous régurgitait ses lectures historiques avec interrogatoire public des uns et des autres sur les dates, ce qui tétanisait tout le monde car gare à la volée de bois vert que prenait l’ignorant.  Le « Fondateur » donnait également durant les élections des consignes de vote avec force argumentations politiques. Manipuler 80 bulletins de vote augmentait son sentiment de puissance. C’est là qu’a commencé certes bien silencieusement, ma première rébellion. J’ai décidé que dans l’isoloir, je ferai ce que je voudrais.

Ma 2nde rébellion fut contre ce que j’appelle toujours aujourd’hui « le diktat du pliage des chaussettes ». Lors d’une réunion de tous les clunysiens, le « Fondateur » (inspiré) décida que tout le monde devait plier ses chaussettes comme le faisait sa propre mère. S’ensuivirent de longues heures d’enseignement théologique sur la question des petites choses, puis formation, démonstration et enfin surveillance. C’était à cela que se reconnaissait un « vrai clunysien », comme à son goût du steak saignant et du fromage à tous les repas. Le soupçon de n’être pas de « vrai et bon clunysien » pesait de façon récurrente sur nos têtes ; vivre cette pression sous peine d’exclusion me fragilisait comme beaucoup d’autres d’ailleurs. Etre clunysien ou ne pas l’être était la question existentielle par laquelle il nous rendait manipulables. Olivier Fenoy était en effet le dépositaire, le gardien et le censeur de l’intuition  fondatrice depuis le 18 décembre 1963, « date de sa révélation ». Le 18 décembre était donc devenu chaque année la grande fête des clunysiens in memoriam.

Et il y eut bien d’autres diktats qui étaient présentés comme de véritables impératifs moraux. Nous étions plus proches des Shadoks que de l’Esprit Saint et il aurait fallu en rire pour ne pas en pleurer.

J’ai pilé devant le diktat absurde des chaussettes qui touchait mon placard à vêtement et j’ai commencé à desserrer le collier invisible que j’avais autour du cou. Il avait raison Olivier Fenoy sur la théologie des petites choses. De petites résistances en grandes indignations, petit à petit j’ai repris pied avec moi-même et ma conscience. C’est ce qui m’a permis d’avoir le courage de partir quelques années après quand les scandales sexuels du « Fondateur » et de son entourage ont été dévoilés publiquement lors d’une réunion des clunysiens.

Il était impossible de remettre en cause ce fonctionnement qui demandait une adhésion totale appelée « Unité ». Nous devions être Un, c’est à dire calqué sur lui.  La critique, la remise en cause était prohibée, marque d’une division qui était à ostraciser. Les humiliations publiques étaient le moyen de casser les réticences. Le « Fondateur » avait trouvé un mode de gouvernement imparable, car il lui fallait des complicités d’intérêt pour que le système perdure. Il flattait les forts, s’en faisait des alliés et piétinait les faibles.

J’avais peur d’être malade car la maladie était le signe d’un manque de vie intérieure. Seul Olivier Fenoy avait ce droit car il portait sur ses larges épaules nos incompréhensions, nos démissions, indignes que nous étions majoritairement à participer à l’œuvre prophétique de Cluny.    Il était d’ailleurs le seul à être vraiment bien assuré pour la maladie, assurance privée payée par le travail de tous les clunysiens, alors que nous, nous n’avions aucune couverture sociale ; c’était une des conséquences de son « charisme » de fondateur ! J’ai dû demander ainsi à mon père jusqu’à 45 ans de payer mes lunettes et mes frais dentaires.

J’ai abdiqué ma conscience, mon intelligence et j’en ai eu honte pendant des années. Cela me marquait au fer rouge et je gardais le silence. J’ai assisté lâchement sans réagir à des mises à mort verbales de personnes, j’ai écouté des absurdités en histoire, en philosophie, en politique, en théologie et aussi en art… débitées comme des vérités évangéliques pendant des réunions interminables.                                                                                                                                                                                 J’avais peur de l’humiliation, de cette  mise au pilori publique. J’avais peur du flot de paroles incessant du « Fondateur », pendant des heures de jour et de nuit, qui réinterprétait les faits, l’histoire et culpabilisait les pions que nous étions devenus. J’avais peur d’être livrée au sarcasme de sa meute de favoris, de son amant en titre. J’avais peur d’être mise dehors car «  les brebis galeuses » étaient séparées du troupeau et de me retrouver dans le dénuement et la solitude après toutes ses années.

J’étais liée par un système où je travaillais à plein temps 6 jours sur 7 sans sécurité sociale ni cotisation retraite et où je devais être convaincue d’être « bénévole à plein temps », ayant tout donné pour la gloire de Dieu et le salut du monde. Je n’avais que des devoirs et aucun droit. En histoire, cela s’appelle une servitude.

J’ai été nommée dans différentes missions par le « Fondateur-Directeur général » au cours de ces 16 ans, sans jamais avoir été consultée ni même prévenue. Comme beaucoup, j’apprenais au cours d’une réunion ou par un coup de fil de la direction que je partais travailler là ou là-bas. Je faisais ma valise et en route, nouvelle maison, nouvelle vie et nouveau travail.

Ce fonctionnement, qui nie la dignité et la liberté des personnes est sectaire. Pervers, il utilise chacun comme un simple pion sur l’échiquier sans « souci de la personne et (encore moins) de la cité tout entière », comme le disent pompeusement les statuts de l’Office Culturel de Cluny. Il aliène les esprits et les corps. Aujourd’hui, je pense que cette communauté de vie et de travail était organisée comme un micro-totalitarisme, avec culte de la personnalité du « fondateur », gouvernement par cercles concentriques, répression publique et censure-désinformation. J’ai vécu cette aliénation, j’en suis sortie, et plus je l’étudie, plus je me demande pourquoi de nombreuses communautés nouvelles ont été à notre époque victimes de ces mêmes maux.           

Cela ne me rassure pas mais au contraire m’interroge beaucoup : Maladie déviante du pouvoir toujours accompagnée de déviance sexuelle ? Aveuglement et complicité de l’Eglise ? Incurie des évêques : hauts fonctionnaires et non plus pasteurs ? Bien d’autres questions se posent certainement, qui demeurent toujours d’une actualité brûlante. Ne laissons donc pas refroidir notre indignation et réclamons justice haut et fort.

 

Evelyne BENARD,                                                                                                                    membre du collectif « les années blanches »

 

Avis aux amateurs !

 

«  Le mensonge est souvent plus plausible, plus tentant pour la raison que la réalité, car le mensonge possède le grand avantage de savoir d’avance ce que le public souhaite entendre ou s’attend à entendre. Sa version a été préparée à l’intention du public, en s’attachant tout particulièrement à sa crédibilité » (Hanna Arendt, du mensonge à la violence dans « L’Humaine Condition »).

Les mystères du pouvoir et le mensonge pur et simple employé comme moyen légitime pour arriver à ses fins font partie de l’histoire aussi loin qu’on remonte dans le passé ! Cette falsification délibérée de la réalité, à coup de « témoignages », « souvenirs », appropriation de « textes » non cités, « justifications » par des témoins digne de foi, manipulation de « liturgies » traverse tout ce qu’on appelle aujourd’hui « L’Oeuvre de Cluny » dans ses réalités multiples. Dans son « livre », commencé en 1994, le fondateur ne cesse d’en réécrire l’histoire, d’adapter l’interprétation du passé aux nécessités du présent quitte à éliminer toutes les données qui ne cadrent pas avec sa soit-disante « intuition fondatrice ».

Ainsi va « l’éveillé auto-proclamé », une individualité surdéveloppée et pourtant presque annihilée, une inflation telle de l’ego qui se dilate jusqu’à prendre une dimension prophétique insensée mais tellement séduisante : « la beauté qui sauve le monde » !, une spiritualité inversée : « la lumière procède du noir » (« Lumière née de la Lumière » dit le Credo de l’Eglise Catholique), vivre et travailler la nuit, « missionnaire de la Sainte Espérance » : la maîtrise absolu du temps, de l’espace, des personnes et des œuvres, … . Voilà comment l’Office Culturel de Cluny est devenu comme une secte, petite « loge » gnostique, une pseudo religion, jouet de forces que cet organisme ne maîtrise plus aujourd’hui.

Une telle expérience déviée, pervertie, est accompagnée d’éléments paranoïaques, méfiance, extrême agressivité quasi maladive à toute contradiction, certitude d’être le seul à détenir la vérité. Comme chaque fois, le fondateur se détruit lui-même, entrainant ses « compagnons », avec autant de soin qu’il en apporte à construire son mythe.

Sauver son « rêve » à tout prix, le posséder comme il veut posséder ceux et celles qui l’accompagnent encore aujourd’hui. La « beauté » a des droits, les « artistes » (encore faut-il en être un !) ont des droits qui les distinguent du reste des mortels car ils ont des « besoins » (« nécessité intérieure ») qui les situent au dessus de la condition humaine, de ses droits, de ses devoirs.

Et Pie XII, dans  un discours aux artistes, apporte la caution du magistère de l’Eglise Catholique :

«  Soyez donc félicités, Messieurs, d'avoir compris la tâche, qui vous incombe, et d'avoir voulu, en face d'une « culture sans espérance », considérer l'art comme  « source d'une espérance nouvelle ». Faites donc sourire sur la terre, sur l'humanité, le reflet de la beauté et de la lumière divine, et vous aurez, en aidant l'homme à aimer « tout ce qu'il y a de vrai, de pur, de juste, de saint, d'aimable », contribué grandement à l'œuvre de la paix »

 

Chacun de ces mots, encore plus aujourd’hui qu’hier pour moi, ne peuvent que mobiliser les jeunes artistes dans cette aventure où fait cependant cruellement défaut « tout ce qu'il y a de vrai, de pur, de juste, de saint, d'aimable ». Avis aux amateurs.

 

François D.

Dire le vrai pour dépasser l’amertume

 

Quand les souvenirs sont trop mêlés de rancœurs et que les actions passées ont été recouvertes de mille discussions et commentaires, il est difficile d’y voir clair pour avancer. « Tournez la page ! », nous dit-on souvent. Oui, mais des nœuds, des jugements, des secrets continuent à faire leur œuvre sans bruit, et gardent un fort pouvoir de nuisance. Rien de mieux que de s’en remettre au fameux dicton anglais : « un fait est plus respectable que le Lord-Maire de Londres » et de mettre sur la table deux ou trois vérités qui ont bien existé, sans conteste. Les faits plutôt que les discours, car c’est justement le trop-plein de paroles d’un seul, le chef, « l’inspiré » qui a écarté le  « dire » de chacun.

Pendant vingt ans, j’ai fait partie de l’Office Culturel de Cluny et ses associations satellites. Qu’est-ce que l’OCC ? « Elle a tout d’une grande » comme aurait dit Renault dans la pub pour ses voitures. Ambitions démesurées, cautions haut placées, moyens importants en subventions et en bâtiments, discours mobilisateurs, jours de fête, terrains d’engagement concret, toujours « au service de l’humanité tout entière ». Reprise et renouvellement de l’abaissement chrétien, des traditions d’obéissance et d’humilité bénédictines avec la plupart de leurs signes, leurs rythmes et leurs rites.

J’ai dû mon salut, et donc ma sortie, à la vigilance d’amis, de parents, de religieux qui ont su rester proches de « l’expérience ». Les groupes religieux fermés n’aiment pas trop la Ville, toujours suspecte d’être une nouvelle Babylone, repaire de libertins et sous la coupe des maîtres du soupçon. Ils n’ont pas entièrement tort, et Grenoble, ville « Compagnon de la Libération », par sa culture propre, ses hautes figures d’engagement populaire, m’a permis de retrouver mes racines de chrétien de gauche.

Il y avait quatre sujets problématiques, tous liés. Premièrement, les histoires de mœurs : non seulement le chef a jeté son dévolu sur certains jeunes garçons, mais encore justifié ses amours par la nécessité d’une intimité très grande entre « compagnons » engagés dans un « combat sociétal» dont lui seul et ses plus proches avaient la compréhension. Il m’a même dit pendant l’été 1978, à Briançon, alors que je faisais un stage pratique d’animation : « Je te veux dans ma garde personnelle ». Ce genre de discours fonctionne en pariant sur l’effet de sidération produit. Glissée au milieu d’une longue séquence de paroles, de voyages, de spectacles, la petite phrase directement active ne peut être isolée immédiatement, et je n’ai pas pu y répondre. Lui, il avait la parole, et il la gardait. Pour des jeunes normalement constitués et bien élevés, mais innocents et encore ignorants des travers de ce monde, il eût été incongru de couper la parole à un Maître si bien lancé dans sa péroraison. J’étais donc, à l’écoute, jeune, en devenir, découvrant des sujets nouveaux, culture, patrimoine, religion, et quelque peu réduit au silence. Pour en revenir au mode de vie si particulier de ce fondateur, beaucoup parmi les membres et amis de l’OCC, même ceux qui n’étaient pas directement concernés par ses avances, ne se sont pas méfiés de son système de justification. Quel est-il ? Etablir une connexion entre « nouveauté » de la fondation artistique et « nouveauté » des liens sociaux. Par exemple, la récupération du vocabulaire nuptial, abondamment utilisé pour qualifier l’engagement total des personnes dans la mouvance OCC. Les mêmes mots, mais dans une toute autre perspective…

Deuxième point problématique : les engagements perpétuels prononcés par les permanents, et donc la place du long terme dans leurs vies. L’Eglise catholique a donné des avis prudents à ce sujet,  éclairée par sa longue expérience d’engagements de vie et connaissant bien les écueils et les risques possibles. L’OCC a choisi d’écouter parmi les membres de l’Eglise, uniquement ceux qui allaient dans son sens. Les autres avis ont été étouffés, jugés « has been », et leurs auteurs d’incurables retardataires incapables d’entrer dans la fulgurance de l’intuition fondatrice. Sans surprise, les derniers points litigieux sont le positionnement politique vraiment à droite de la droite et la défiance prononcée envers les lois du pays, comme étant peu légitimes pour des « chrétiens authentiques ».

A Grenoble j’ai co-fondé un café musical, « le Café des Arts », où j’ai rencontré toutes sortes de gens, d’options et d’expériences fort diverses. Apparemment une grande liberté d’expression était donnée aux artistes s’exprimant dans ce lieu. Pénétrer les mondes si complexes de la musique, d’univers poétiques, d’histoires portées par les communautés vivant à Grenoble nécessitait là aussi un engagement avec des gens passionnants, le choix d’approfondir des métiers et une étude sérieuse des disciplines abordées. Il n’était pas possible de le faire, car le projet était vissé à une vision limitée de « l’art qui ré-enchante le monde », de « la convivialité qui réchauffe les cœurs » et autres slogans pauvres. Aucune place n’était donnée aux animateurs pour penser leur vie, s’approprier leur outil de travail, mener leur projet avec autonomie. Il suffisait de présenter une palette suffisamment large de « couleurs » musicales, mais sans trop approfondir ni réfléchir. Le poids de la réalisation concrète de ce lieu, des soirées et différents projets accaparait l’essentiel des forces de l’équipe sur place. Devant une telle assignation à résidence, il a fallu se battre pour s’écarter de la feuille de route écrite pour moi. C’est donc à travers l’expérience du travail que s’est révélée cet assujettissement de l’autre, qui traduit bien l’autoritarisme, la nature patriarcale et conservatrice de l’Office Culturel de Cluny. Il y avait un essentialisme pour les personnes : « un tel est palefrenier, il doit s’épanouir en tant que palefrenier », « un tel est artiste… ». Un autre essentialisme concernait les nations, avec au centre, bien sûr, la belle et grande Nation Française, ses saints, ses victoires et ses héros. Il est difficilement contestable que la vision d’Olivier Fenoy s’enracine dans un fond national-catholique, ennemi de l’autonomie et de l’émancipation de la conscience moderne. Or il n’est pas possible d’avoir le moindre œcuménisme avec des gens qui n’ont pas évolué sur ces questions, et restent campés sur des préjugés d’un autre temps. Par exemple, j’ai entendu affirmer des horreurs à propos des Juifs et de la Shoah, sans base sérieuse, sans aucun lien avec le moindre début de réalité historique. Cette réalité est complexe, or seules les choses simples étaient dites « de Dieu ». Combien de fois ai-je entendu : « les intellos nous font ch… » ? Combien d’années d’isolement avant d’être prêt à choisir vraiment sa vie ? Finalement les pratiques communautaires détachées de tout regard autre, s’accordaient bien avec l’idée que cet OCC formait un tout, avec des gens dedans, qui étaient en tous points d’accord avec le chef, et dehors des multitudes subdivisées en « amis », « ennemis », et « prospects », cibles de notre action missionnaire. Et ma place devenait de plus en plus évidemment dehors, loin de ce bloc doctrinal figé autour de certitudes inamovibles. Et la petite drague des adolescents pendant les camps de théâtre d’été révélait sa vraie finalité : faire rentrer en communauté le plus possible de bons soldats qui tiennent leur poste le plus longtemps possible, avec la meilleure efficacité (propagande et recrutement, exploitation et entretien des bâtiments) possible. Quand le citron est pressé, on jette l’écorce.

Quand je suis sorti, en avril 1999, ayant fourni un effort conséquent pour rompre avec mes engagements de jeunesse – ou la forme que je leur avais donnée trop rapidement-,  je ne comprenais pas ce qui m’était arrivé, j’étais incapable d’en parler, sauf à des proches vraiment proches. Grâce au collectif www.lesannéesblanches.fr, à des syndicalistes, à la procédure portée aux Prud’Hommes, le chemin vers une parole publique intelligible s’est à nouveau ouvert. Avec tous ces amis, je peux donc formuler une synthèse de bon sens en trois points :

1 J’ai travaillé à plein temps et sans compter pour tenter de réaliser la mission qui m’était confiée

2 j’étais en situation totale de subordination

3 j’ai droit à une compensation du préjudice qui résulte de ce travail qui n’a jamais été déclaré, qui ne m’a donné aucun revenu et surtout aucune cotisation, retraite principalement.

Nous plaidons une demande circonscrite à un objet précis, modeste et raisonnable. Nous nous appuyons sur des dossiers étayés, documentés, portés par un autre que nous, avocat professionnel, dans le cadre du droit français en vigueur. Notre action, par son aspect concret, vise des objectifs qui ne sont pas hors d’atteinte et compte sur la force d’un argument bien mené. Elle tranche avec l’attitude désinvolte, la philosophie évanescente  de groupes semblables à l’Office Culturel de Cluny, passés virtuoses dans l’art de changer de sujet, de noyer les questions.

Un dernier exemple : les années 80 auront été marquées par la parole du pape Jean-Paul II, « N’ayez pas peur ! » A voir comment cette phrase a été utilisée, détournée de sa portée initiale et à quel point des meneurs ont fondé leur ashram, leur bergerie, leur cercle, j’aurais envie de dire à propos de tels groupes : « Ayons peur ! Car des engagements obtenus par manipulation ont des conséquences désastreuses et catastrophiques ».

 

Emmanuel GALLIOT,

membre du collectif « les années blanches »

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